mardi 17 mai 2011

Ce que l’ « affaire DSK » nous apprend sur le rapport aux femmes dans nos pays

Mon article sur le viol était prémonitoire. Un jour après, dans la nuit de samedi à dimanche, sortait l’affaire DSK, dans laquelle le directeur du FMI est accusé d’avoir tenté d’agresser sexuellement une femme de chambre. Dans mon précédent article, je parlais justement de la difficulté des femmes violées à être reconnues comme victime. On est en plein dedans. Que dit le traitement de cette affaire fait par nos médias de façon dont on considère les femmes dans la vieille Europe ?












Je me sens indignée. Nous qui sommes si prompts à aller faire la morale dans d’autres pays, retirons-nous la poutre de l’œil et regardons un peu ce qui ce passe ici. Une femme de 32 ans accuse Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fond Monétaire International, et (ancien) possible candidat à la présidentielle en France (il ne l’était pas encore et certains affirment que rien n’était joué au sein du PS français). On l’inculpe alors directement sous trois chefs d’inculpation : tentative de viol, séquestration, coups et blessures. Les faits qui lui sont reprochés sont extrêmement graves. Il serait sorti nu de la salle de bain de la chambre d’hôtel, aurait attrapé la femme de chambre et l’aurait entrainé sur le lit, pour essayer de la violer. Comme il n’a pas réussi, il l’aurait alors entrainé dans la salle de bain, qu’il a fermé à clé, où il a retenté de la violer. Imaginez la scène une minute, c’est d’une violence inouïe (la reproduction taïwanaise en 3D vaut ce qu’elle vaut).














Pourtant, pour nos médias, il faut penser à la famille de Dominique Strauss-Kahn, à ses amis, au PS français. Sa vie est maintenant finie, et sa vie politique, n’en parlons pas. Et regardez comme il a l’air hagard et perdu avec ses menottes (ben oui, heureusement qu’il ne rigole pas hein) et la prison est très froide et triste (comme si une prison allait se transformer en palace parce que môsieur DSK va y passer cinq jours). Et le pauvre millionnaire ne reçoit aucun traitement de faveur. Sur France 2, on invite les amis et proches collaborateurs de DSK, qui nous livrent des informations en toute objectivité. Maintenant, c’est la zone euro qui est en danger à cause de toute cette affaire. Et même que tout ça profite à l’extrême-droite française (en attendant c’est surtout François Hollande, socialiste lui aussi, qui en profite, mais je ne vous ai rien dit). On a presque envie de dire qu’elle aurait pu se taire cette femme tout de même. Merci pour ces informations neutres et pas du tout orientées.












Et la victime présumée ?












Parce qu’il y a une femme dans cette histoire, non ? Et la victime présumée ? Le premier jour, personne n’en parle. Ce n’est que le deuxième jour qu’on peut enfin entendre par-ci, par-là, des appels à penser un peu à elle. Sa vie aussi est finie. Les médias vont la traquer partout. Elle est mère d’une adolescente, qui va aussi subir tout ce cirque médiatique. Et oui, elle a une famille elle aussi. Et oui, c’est elle la victime dans l’histoire. Imaginez un instant (je sais, c’est dur) qu’elle ait vraiment été agressée. Qu’est-ce qu’elle peut ressentir quand elle entend qu’ « elle était sûrement consentante ». Qu’ « elle ment ». Cette femme va, s’il y a procès, subir toute la machine de guerre lancée contre elle par les deux avocats de Dominique Strauss-Kahn. On va fouiller sa vie et en sortir la merde. Elle a formellement reconnu DSK, ce qui veut dire qu’on l’a interrogé elle aussi, qu’on a déjà essayé de voir si son histoire tenait la route.









Ce que j’ai pu entendre la concernant est au-delà de tout ce que j’aurai pu imaginer. Elle serait une hystérique ( revoilà le vieux terme d'hystérique qui a poursuivi les femmes tout au long de leur histoire, mais a longtemps été une catégorie fourre-tout pour un tas de maladies). Ce serait une salope (sic) qui veut de l’argent (quel argent ?). Peut-être qu’elle l’a aguichée (bien sûr, voilà qu’on nous ressort le syndrome d’Eve, toutes les femmes sont des tentatrices). Il a besoin de se défouler sur quelqu’un parce que « Anne Saint- Claire ne lui fait pas de fellation » (vous savez ce qu’il vous reste à faire, mesdames, pour "canaliser" votre compagnon…).









Rien n’a encore été prouvé. Tout reste à faire. Mais à entendre les gens, c’est clair, ça ne peut pas être vrai. On rappelle à tout va la présomption d’innocence, qui me semble plus que respectée ceci dit. Au contraire même, cette présomption d’innocence se mue en déni de culpabilité. « DSK n’aurait jamais pu faire ça », « c’est un séducteur, pas un violeur ». Pourtant, la justice américaine a considéré qu’il y avait assez de preuves contre lui pour l’arrêter et lancer une procédure. Voilà l’important. Voilà les faits. Si on voulait être neutre, on s’arrêterait là. Mais force est de constater que les médias ont relayé les théories du complot.












La théorie du complot, au service de l’incompréhension












Or, la théorie du complot arrive quand on ne comprend pas, alors que les gens ont un besoin énorme de comprendre. C’est tellement important pour eux qu’ils préfère se créer des histoires, souvent rocambolesques pour pouvoir passer outre et se dire, « ahhhh voilà, j’ai compris ». Impossible que Michael Jackson soit mort, je ne peux pas le concevoir. Tiens, voilà une photo avec un homme qui ressemble vaguement à Michael Jackson. Michael Jackson n’est pas mort. Il a comploté avec son médecin pour aller vivre sur une île déserte avec Elvis. Tout s’explique. Dans notre affaire, ça devient : Comment un homme respecté comme DSK aurait pu faire ça ? Un homme donné favori dans les sondages à la présidentielle ? Un homme marié, qui peut se payer les plus belles escort-girl (dans un viol, il y a l’excitation de la domination de l’autre, une escort est payée pour le faire avec le sourire, même si ça la dégoûte). C’est impossible, je ne comprends pas. Oui mais voilà, la femme de chambre était peut-être aguicheuse. Ou Sarkozy a appelé la CIA pour qu’ils demandent à une femme de chambre du Bronx de faire couler DSK. Ou alors, c’est un complot de François Hollande. « Aaah voilà, je comprends ». « Et en plus, il est socialiste, alors vous imaginez, en Amérique »….Tout s’explique. Ou pas. Parce que les premiers à parler de complot sont les derniers à savoir expliquer de qui, pour quel motif, pourquoi là ? A ceux qui trouvent que le moment est bien choisi, il faut peut-être regarder cela sous un autre œil. C’est maintenant que cela sort parce que c’est maintenant qu’il a peut-être tenté d’agresser une femme en Amérique, pays qui ne rigole pas avec ce genre de comportement. En France, on dissuade les femmes de parler.












La femme, coupable désignée












Cette affaire est donc symptomatique de la manière dont on considère les victimes de viols dans la vieille Europe. On parle de l’ « Amérique puritaine ». J’ai plutôt l’impression qu’ils sont en avance sur nous dans les cas d’agressions sexuelles (ils ont en même fait une série). Les fait de harcèlements sexuels, de viols, d’agressions sexuelles… sont pris très au sérieux là-bas. Ici, on les met en doute, alors même que la Justice n’a pas fait la lumière sur cette histoire. Et qu’on ne me dise pas que c’est parce que c’est DSK qu’on met l’agression en doute. Le viol est le seul crime pour lequel la victime doit se battre pour avoir le statut de victime. Il est le seul crime pour lequel la victime hésite à porter plainte. Il est le seul crime pour lequel on culpabilise la victime. Donc, quand l’Amérique considère qu’harceler une femme est grave, elle est puritaine ? Quand l’Amérique considère que tenter de violer une femme est grave, elle est puritaine ? Ben oui, il faut vivre avec son temps, celui de l’Italie Bling Bling du ptit Berlu et des prostituées féministes.












Cette affaire est aussi symptomatique de la manière dont on considère les femmes. « DSK est un séducteur », « il aime les femmes », « il a une faiblesse pour les femmes », « c’est un homme quoi ». Quand on parle de faits d’harcèlement sexuel, qui peuvent conduire jusqu’à la dépression ou au suicide, on n’est pas en face d’un séducteur. Ni d’un homme qui aime les femmes. On est en face de quelqu’un qui maltraite les femmes. Séduisant ? On explique cela par le fait que c’est un homme politique, le pouvoir peut être associé avec la compulsion sexuelle. L’expliquer comme cela, c’est le justifier. Il est normal qu’un homme politique harcèle des femmes, tous les hommes politiques le font (il n’est pas bon d’être homme politique, on dirait). Il est normal qu’il ait des « amitiés amoureuses ». Quel euphémisme pour parler d’infidélité. On se croirait de retour au 17 ème siècle, où un homme qui savait entretenir sa femme et ses quatre maîtresses était bien vu parce que c’était le signe qu’il était riche et puissant. Un homme qui souffre de compulsion sexuelle est un séducteur, un « Don Juan » (un personnage qui n’a pas de comportement compulsif, et qui finit mal en fait, un compliment ?). Si on parlait d’une femme politique, vous savez ce qu’on dirait d’elle ? Que c’est une salope (et oui, encore). Ou qu’elle est chaude. Beau compliment.












On parle aussi beaucoup du fait qu’il ait dit, dans une interview à Libération, qu’il pensait être la cible d’un complot contre lui, où on l’accuserait de viol. C’est donc la preuve ultime qu’il s’agit d’un complot. Attendez, vous croyez que n’importe quel homme politique aurait dit ça ? Cela joue plutôt en sa défaveur non ? C’est le seul qui pense qu’on peut le piéger avec un viol…étrange












Protéger la vie privée ?












Les médias français justifient le fait qu’ils se sont tus sur le caractère « entreprenant » de DSK pour préserver sa vie privée. Sauf que la vie privée d’un homme politique s’arrête là où ces actes peuvent influencer le vote de la population ou influencer l’opinion publique. Si M. Strauss-Kahn adore la position 69 au lit, cela fait partie de sa vie privée. Si M. Strauss-Kahn adore faire des avances aux journalistes qui l’interviewent (certaines journalistes avouent maintenant avoir refusé des boulots où elles auraient dû être en contact avec lui), s’il adore harceler sexuellement ses secrétaires, s’il est pressant parfois, s’il souffre de « compulsion sexuelle », là cela influence ce que les français et les françaises peuvent penser de lui. A-t-on, par exemple, envie d’un scandale à la Bill Clinton à l’Elysée ? Ou a-t-on envie d’être représenté par un homme qui considère les femmes de cette manière ? Voilà pourquoi cela sort de la sphère de la vie privée. Il ne faut pas un lynchage médiatique, il ne faut pas traquer sa femme et ses enfants, traquer ses quarante maîtresses. Il faut informer les gens.












Nos médias ont aussi du mal à faire la différence entre scandale sexuel et scandale de viol. Ce n’est pas la même chose. Un scandale sexuel, c’est quand on découvre que M. Strauss-Kahn a une maîtresse (c’est encore plus vendeur s’il l’entretien avec de l’argent détourné du FMI), ou que M. Strauss-Kahn est un adepte du bondage. Un scandale de viol, c’est quand M. Strauss-Kahn est accusé d’avoir tenté d’abuser d’une femme.












Même si tout ça n’est qu’un mensonge….












Alors, finalement, peu importe qu’il l’ait fait ou pas, qu’il a un alibi en béton ou pas, que la femme soit une affabulatrice ou pas, que ce soit un complot ou pas….c’est encore à la Justice de s’en occuper. Ce que j’aurai appris de cette histoire se passe maintenant, aujourd’hui, tous les jours depuis le début de l’ « affaire ». Une femme de chambre qui accuse DSK de l’avoir agressé ne suscite aucun intérêt. On préfère crier au complot ou la traiter de salope. On préfère s’insurger sur la peine que risque DSK. Ne devrait-on pas pencher spontanément vers la victime possible d’une agression ? Quitte à avoir tout faux, quitte à ce que ce soit un complot, un mensonge pour le faire tomber. Pour Michèle Martin, on a su s’insurger contre la sortie d’une femme qui a fait de la prison pour ses crimes. On a su en appeler au meurtre, au « retour des chambres à gaz » (sic) et aux peines incompressibles (malgré le fait que les professionnelles de la justice sont contre, mais la justice est bête, les gens savent mieux). Mais on veut surtout éviter de penser que DSK puisse aller en prison.












On peut constater aussi l’impossibilité d’être objectif dans les médias. Il ne faut pas un lynchage médiatique (on en est loin ici). Il ne faut pas de prendre la défense de la victime présumée. Si on parle du pauvre DSK, on peut éventuellement parler de la victime. Si on s’insurge contre la peine qu’il risque, on s’insurge contre les conséquences psychologiques que la victime va subir, sûrement toute sa vie, parce qu’une agression, n’importe quelle agression, s’oublie difficilement. Ou alors on se contente d’expliquer les faits, et on s’en tient aux faits, c’est pas mal non plus. Parce qu’en présentant toujours DSK comme la victime, d’un complot ou autre, cela influe sur ce que les gens pensent. Et on finit par traiter de salope une femme que la Justice, qui est encore la plus neutre dans cette affaire, considère comme une victime.












A lire et écouter en plus :

http://www.liberation.fr/politiques/01012337899-affaire-dsk-des-organisations-feministes-montent-au-creneau







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